Suite au premier débat du cycle "Questions critiques" qui a eu lieu au Point Ephémère, le 14 Octobre 2008.
Qu'est-ce que la critique ? Un directeur de conscience, chargé de nous montrer le “bien consommer l'art” ?
On est en droit de se poser la question, tant il apparaît que nos goûts artistiques sont tributaires de l'avis des critiques... Combien de livres finalement peu passionnants ont ainsi été vendus, bénéficiant d'une bonne critique, leurs auteurs étant “bankable” ou “artistiquement corrects” ?
Seuls quelques rares irréductibles semblent encore vouloir défendre la vraie critique (ah, la fameuse critique de Télérama qui assassine tout le monde sans distinction !).
Bref, à l'heure actuelle, le critique m'apparaît plus comme un super vendeur qui a l'extrême privilège de pouvoir dévaluer le concurrent, que comme un vrai critique.
Il n'y a qu'à voir le nombre d' auteurs relégués aux oubliettes, victimes d'une phrase léthale ou d'un “bon mot” d'un critique à la rhétorique affûtée, puis redécouverts bien plus tard.
Oui, je sais. C'est un peu facile de critiquer la critique.
C'est pourquoi j'ai décidé de me rendre à ce débat, paré de mes a priori. Charge aux débatteurs de me contredire, ou au contraire de me conforter dans mes opinions, mais en y apportant des arguments solides plutôt que des impressions.
19h, au Point Ephémère.
Je ne suis jamais venu ici. Le cadre est agréable, avec la proximité du Canal St-Martin.
La salle n'est pas très grande, de quoi faire tenir une cinquantaine de personnes au maximum.
Au final, nous sommes une trentaine.
Réunis autour de Jean-Marc Adolphe (revue “Mouvement”), se trouvent Chantal Pontbriand (fondatrice de la défunte revue Parachute), Clémence Hérout, co-administratrice du réseau Un air de théâtre, ainsi qu'Olivier Kaeser, co-directeur du Centre Culturel Suisse.
Jean-Marc Adolphe nous apprend la défection de Daniel Conrod (Télérama), et de Jean-Pierre Thibaudat (ex-grand reporter à Libération, qui tient aujourd'hui un blog sur le site de Rue 89).
UN CONSTAT ALARMANT
Le débat débute sur une sorte d'état des lieux, une présentation de la situation actuelle de la critique.
Constat assez pessimiste :
la critique d'art se raréfie et elle devient mercantile. Ce n'est d'ailleurs pas un phénomène spécifiquement français : aux Etats-Unis, les journaux n'ont plus de critiques de cinéma, cela est remplacé par du marketing pur et dur.
On pourrait aussi prendre l'exemple de la Reppublica, le journal italien, dans lequel il n'y a absolument plus de critique!
A quoi cela est-il dû?
Le culturel, l'artistique au sens propre n'est plus rentable.
D'ailleurs, plus aucun critique ne parvient à vivre en faisant uniquement des critiques. Son financement dépend des annonceurs, qui deviennent alors difficiles à critiquer. D'où ces critiques parfois...très langue de bois.
L'art est ainsi devenu un produit comme un autre. Dans les médias, l'art devient “loisir”, “art de vivre”, en bref un produit qui doit s'adapter à un public déterminé.
Par exemple, dans le Figaro, plus de partie “Culture”, juste un encart “Vous”.
En résumé, le critique est passé de la médiation à la médiatisation.
DE NOUVELLES FORMES DE CRITIQUES?
Cependant, il subsiste une lueur d'espoir.
La critique “libre” réapparaît sur de nouveaux supports, comme sur internet avec les blogs.
Il y a également de nouveaux espaces, tels les “cafés philo”. Et si les “rendez-vous critiques” du festival d'Avignon n'ont plus lieu en ON, ils réapparaissent en OFF.
Clémence Hérout est la représentante d'un de ces blogs, celui de l'Athénée.
Elle participe aussi à un forum de critique, d'entraide, d'info.
“Le but principal de ce forum”, nous explique-t-elle, “c'est de parler des spectacles dont on ne parle jamais, de dépasser le “j'aime, j'aime pas”.
“Y a-t-il eu rencontre entre les bloggeurs?”, s'interroge un participant.
On lui répond qu'effectivement oui, et que c'est même l'intérêt. Car le discours est différent en face à face de sur le net. Lorsque l'on est caché derrière son ordinateur, on se permet d'être beaucoup plus virulent, parfois injustement.
Chantal Pontbriand nous relate pour sa part ses rencontres avec d'autres créateurs de revues artistiques à la Documenta 12, et nous rassure quant à l'avenir de la critique, et de l'art en général, notamment dans les pays émergents.
...MAIS AU FAIT? C'EST QUOI, UN CRITIQUE?
On retient de toutes ces nouvelles formes qu'elles sont interactives.
N'est-ce pas là une évolution du métier de Critique? Celui de devenir Débatteur plutôt qu'Expert? Afin de dépasser ces jugements de valeurs qui ne sont pas basés sur l'analyse ?
N'oublions pas qu'à l'origine, un critique ce n'est pas juste distribuer les “bons points”, les “étoiles”, comme on aurait tendance à le croire.
Etre critique, c'est accueillir ce que l'on ne comprend pas. Le Critique devrait “inviter”, pas juger.
Son devoir est de rendre compte de l'expérience de l'art, et dire en quoi cela l'a changé, même un peu.
C'est aussi celui d'être, en permanence, contre l'uniformisation. Il se doit d'être toujours politique. Car l'art et la politique ont un point commun : celui d'être des déplacements significatifs, qui peuvent changer le monde, alors que le culturel, lui, est statique, il n'en est que le résultat.
LE DEBAT
Le débat débute près d'une heure après la présentation, avec l'intervention d'une artiste : “Le problème de la critique est une question d'éducation. Il ne faut pas rester statique. Par ailleurs, l'art n'est-il pas déjà en soi une critique du monde?”
On admet effectivement que l'Art EST Critique. En fait, justement, l'un des rôles du critique est de rechercher dans l'oeuvre son sens critique (de la société).
Une participante, journaliste, revient sur les commentaires faits à propos de la presse : “Il faut évacuer le débat sur la presse. Le problème de la presse est dû à l'évolution de la société, et non pas l'inverse. Dans un sens, la crise de la presse est même plutôt bien : cela montre que le lecteur n'est plus dupe de l'aspect “produit” qu'on donne à toute chose.”
L'évolution de l'art, de la critique, est effectivement reliée aux évolutions de la société.
D'ailleurs le critique lui-même change aussi selon son histoire personnelle. C'est pourquoi sa critique constitue un échange entre l'art et lui-même en l'instant.
La dernière intervenante est une étudiante, qui précise qu'elle n'est pas “du milieu” (de l'art).
“La critique comme méthode a été, je trouve, présentée dans sa dualité classique : le total subjectif, le total objectif.”
Pour lui répondre, un des intervenants cite Olivier Py, auteur de théâtre contemporain : “Ne pas regarder l'oeuvre mais à partir de l'oeuvre pour voir le monde”.
Jusqu'à présent, ma vision du critique se limitait à un individu qui distribuait les bons et les mauvais points. Par ce débat, je découvre que son rôle est bien plus complexe que cela. Et si le constat est effectivement négatif en ce qui concerne la qualité des critiques actuels, je trouve cela intéressant que l'on explore d'autres voies pour renouveler son rôle afin de mieux l'adapter au monde actuel.
J'aime beaucoup cette petite phrase, citée à un moment du débat, et qui à elle seule le résume dans son entier...ce sera le mot de la fin : “L'esthétique sans éthique n'est que cosmétique.”